Wikipédia  Le Delarge

 

La peinture est toujours un défi. Un défi à l'image, au sens qui en découle et donc à l'interprétation qui diffère suivant la perception de chacun. La peinture est d'abord un langage, avec ses règles, ses moyens qui permet de transmettre à la pensée par l'intermédiaire du regard. Avec l'abstraction, la représentation a été oblitérée au profit d'une pure expression en prise sur la matière. Quelle que soit sa nature, la peinture donne à voir. Et elle raconte. Celle de Julian Taylor se plie à cette gageure indissociable de la figuration qui exige que l'image représentée puisse être comprise aussitôt que regardée. Mais l'enjeu serait trop simple. Surtout depuis l'apparition de la photographie. La relation à l'image est devenue ambiguë. Et la commence l'aventure.

Il ne s'agit rien de moins que d'outrepasser une littéralité tout en lui gardant l'apparence visuelle. C'est ainsi qu'insensiblement, Julian Taylor s'est éloigné de ce qui était au départ une pure observation, a franchi les limites du réel, pour rejoindre les régions du rêve, de l'immanence évasive. Le recours au dessin et à une composition précise n'en est que plus exigeant. Le passage de la signification du réel au mirage ne peut s'effectuer que grâce à un métier accompli que Taylor possède. La ligne nerveuse fouille l'espace, installe le sujet. Comme une vrille elle creuse, fait monter les volumes, des détails s'énoncent. Bientôt tout se répond dans cette mise en scène des formes concises, de l'équilibre des traits, de leur justesse dans leur fonction à sous-tendre le rythme, ordonnateur de l'espace.

Julian Taylor nous donne à voir. De quel ordre est cette histoire silencieuse qu'il nous offre et dont on perçoit insidieusement le caractère insolite ? Que se passe-t-il alors pour que ce réel, qui est celui d'un monde quotidien se déplace ainsi vers l'étrange ? Des façades d'un autre temps, des murs dressés devant quel secret ? Des palissades offrant leurs espaces aux derniers poètes de la rue, c'est tout cela que Julian Taylor rassemble. Des fragments d'architecture d'une urbanité oubliée par les temps modernes, qu'il nous apprend à regarder autrement. Son pinceau dissèque chaque détail, en miniaturiste rompu aux difficultés d'un graphisme mimétique. Dans un vertige de droites et d'arabesques se lisent décrochements des toitures, façades et devantures, carrefours, antennes et enchevêtrement de fils électriques mais aussi arbres et coques de bateaux. Une complexité syllabique pour une lisibilité d'un réel capturé qui ne s'en tient pas là.

A bien regarder, le réel se décale. Il oblique notre regard. Ce tour de passe-passe, Julian Taylor le réussit par la peinture. La couleur s'évade et la beauté se glisse dans ce volet écaillé par les intempéries en offrant une couleur connue d'aucune palette. Ici ce sont des affiches recomposées par le hasard, redistribuant avec fantaisie couleurs et textes. La palette de Julian Taylor sonne et résonne dans une ivresse colorée rare. Une métamorphose chromatique pour exprimer la poésie discrète d'un petit port de pêche à marée basse, d'une arcade de soutènement dans la vielle ruelle d'un village, du garage qui a conservé sa pompe à essence d'un rouge éclatant, du café arborant telle enseigne pour un alcool célèbre, alors que des panneaux de signalisation font de la figuration pour une circulation fantomatique. Humour, tendresse, clin d'œil sont distillés dans ces scènes qui nous apparaissent familières. Les pavés résonnent encore des pas des habitants absents, suggérés par une bicyclette en attente, une porte entrouverte. La vie est suspendue.

Tout est dit et sous-entendu. Un vent de liberté nous entraîne à sa suite pour transfigurer la banalité. Julian Taylor avoue son bonheur de peindre dans ses bleus, ses verts, ses rouges, en répandant par touches audacieuses les couleurs du prisme ou le noir, les blancs et ocres ponctuent les stridences d'une palette saturée. Alors, le mirage a lieu. L'œil se perd dans ces harmonies qui allient densité et transparence afin de mieux nous piéger dans l'illusion du réel.


Lydia Harambourg
Historienne Critique d'art.

 

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Il ne copie pas le monde, il fait de la peinture

 

 

 

On remarque d’abord le parasol publicitaire bleu, déployé sur la terrasse aux géraniums rouges et aux plantes vertes. Derrière les pots de fleurs en terre cuite, il y a la porte-fenêtre ouverte tout grand : et notre regard s’arme d’audace, il pénètre dans la maison, aboutit immanquablement au miroir accroché contre la cloison du fond, qui nous fait face. Un bref instant, nous caressons l’espoir de voir notre visage dedans. Mais ce miroir n’est qu’un peu de peinture appliquée sur une toile. Nous sommes devant un tableau, une surface opaque de matière picturale. La seule chose que le tableau attend de nous, c’est que nous le contemplions. Et nous sommes condamnés à nous tenir au seuil de cette maison, que nous voudrions nôtre. Cela est vrai de toute peinture. Mais il me semble que c’est encore plus vrai de la peinture de Julian Taylor. 

Soit le tableau Barque sur la plage, baie de Somme. Nous avons beau faire : nos yeux n’en finissent pas de revenir au panneau de limitation de vitesse, posé au centre de la composition. À quelques millimètres près, ce panneau cerné de rouge vif se situe à l’exacte intersection des diagonales du tableau. Tout ce que contient la peinture (la plage, les deux barques, les murs de soutènement, l’alignement des maisons en arrière-plan) semble s’organiser autour de ce panneau, ce cercle rouge rendu plus manifeste encore par la flèche bleu et blanc (panneau de sens unique) qui en souligne davantage l’effet. Ce cercle rouge est une cible, un ombilic, le point nodal si ce n’est du monde, du moins de la composition. Construire cette vision idyllique, harmonieuse et tranquille, de la France archétypique autour d’un panneau d’interdiction : voilà qui est un peu farce ! Mais il y a autre chose. Il y a cette giclée incongrue de peinture bleue, qui traverse une bonne part du champ du tableau : ce soudain excès gestuel, gentiment énergumène, vient perturber ce que cette peinture aurait de trop étroitement illustratif…

Qu’on ne se méprenne pas : Julian Taylor ne copie pas le monde, il fait de la peinture. Ce n’est donc pas la servilité envers le réel qui le mobilise, mais l’écart irrémédiable qu’il y a entre la chose et son image. En latin, imago signifie « représentation d’un ancêtre défunt ». L’image serait donc, littéralement, l’effigie de cela qui n’est plus. L’image, aussi ressemblante soit-elle, exprime toujours un défaut irrémédiable : l’impossibilité de réincarner les morts, de remonter le temps, de rendre physiquement présente la réalité représentée. Car la représentation n’est pas la présentation. On sait, depuis les philosophes de l’Antiquité, que le mot « chien » ne mord pas : une image (fût-elle l’image d’un chien) ne mord pas davantage. Ou du moins mord-t-elle autrement. Elle est mordante, en ce qu’elle nous serre le cœur : elle désigne un temps défunt, un monde qui n’est pas nôtre, un espace utopique (ou topos, « non lieu »). Nous n’habiterons jamais dans la maison qui est sur l’image, puisqu’elle est précisément sur une image ; et que nous, nous sommes devant l’image, face à elle, et que notre regard, aussi pénétrant soit-il, ne nous permettra jamais de nous introduire dans l’image, d’ouvrir la porte bleue de la maison en briques rouges, de franchir le seuil et de repousser la porte dans notre dos.

L’enjeu des peintures de Taylor réside dans ce sentiment de « reconnaissance » éprouvé à la vue du tableau : « cette école communale, j’ai fréquenté la même ou bien était-ce sa sœur, lorsque j’étais enfant » ; « ce tracteur sous la neige, je l’ai entraperçu autrefois, ou alors en ai-je rêvé très fort », etc. Mais cette « reconnaissance » se trouve immédiatement battue en brèche par la sensation d’une impuissance : « ce n’était pas ici », « c’était il y a longtemps », « c’était dans une autre vie », « ce qui s’est produit ne se reproduira plus jamais », etc. Appelons cela la nostalgie, tout bonnement. Les tableaux de Taylor instillent une douce nostalgie ; et c’est carrément délicieux. Délicieux, parce que nous avons l’impression soudaine de toucher du doigt une France aussi idéale qu’introuvable ; et que c’est un peu de notre inconscient collectif et de notre rêve commun, qui se trouve posé sur la toile. Il y a de l’humanisme dans cette peinture-là. Les premiers plans souvent vides (une route, une plage, une prairie) invitent l’œil à se focaliser sur la bande médiane du tableau, là où se tient l’alignement des bâtiments d’une ferme, ou un mur en pierres sèches, ou l’invite d’une porte qui n’attend peut-être que nous, ou un bateau qui croise une balise à bâbord : un signe d’humanité se tenant en équilibre entre ciel et terre. Cette peinture rassérène, elle console, elle tient chaud. Elle donne envie de vivre. Elle réconcilie chacun avec soi — et tous avec les autres.

C’est une évocation de l’Eden, une ressouvenance du paradis perdu, que Julian Taylor édifie, toile après toile, à notre intention. Voici un autre tableau, une vision parfaitement frontale d’une mairie-école, telle qu’on en croise encore parfois dans nos campagnes. Le goudron « pommelé » de la cour renvoie — dans notre mémoire atavique d’une France immuable, trop vraie pour ne pas être largement inventée, fantasmée — à l’écorce desquamée des deux inévitables platanes, dont nous ne distinguons qu’un bout de la ramée, flanquant de part et d’autre le fronton de l’édifice municipal. La parfaite symétrie de la composition sonne comme une allégorie de la République : sa stabilité, son équilibre — renvoyant à la balance de la Justice, dont le fléau ne penche ni ne flanche. Il y a là une façon peu commune de rendre pittoresque le banal ; et de faire de l’ordinaire un événement. 

La force de ce sortilège tient pour beaucoup à la justesse du dessin. Le dessin, ici, est premier. La finesse et la précision du trait ne vont pas sans une dose de second degré. La minutie relève aussi du clin d’œil, d’une complicité implicite, pince-sans-rire, entre le peintre et le regardeur. Il y a une certaine goguenardise toute britannique, à faire ainsi figurer les draps blancs et les serviettes à damiers suspendus sur la corde à linge, les pneus usagés qui vieillissent sereinement au soleil, les planches disjointes de l’appentis et l’arrosoir qui attend de se remplir d’eau de pluie à la prochaine averse. Chaque détail enchante, parce que nous nous sentons heureux que le peintre n’ait décidément rien oublié. L’incongruité même fait partie de notre bonheur… parce que cette boîte aux lettres a bien du mérite d’être à ce point trop verte, et cette antenne parabolique bien raison de s’accrocher au faîte de la cheminée ; et la croix du chemin, on ferait volontiers son éloge, elle qui a choisi de rouiller paisiblement là, en compagnie de l’antenne parabolique et de la boîte aux lettres. L’incongruité dérègle ce qu’il y aurait de trop attendu dans le tableau. L’incongruité déplace et décale ; elle nous oblige à regarder. Prenons La Haie et le portail blanc, Bretagne — un phare saisi côté terre : l’océan se cache derrière les arbres, on ne le voit pas. Ce que l’on voit, en revanche, c’est le rouge congestionné (presque turgescent) de ce phare, qui se dresse — comme une effronterie légèrement obscène — au-dessus du paysage étale et plaqué sur le ciel gris. Car c’est peut-être bien le ciel, que ce phare outrageusement rouge nous convie à considérer…

Eugène Boudin nous a enseigné, en son temps, ce qui se trame d’essentiel dans le rendu pictural des ciels. Non pas les ciels d’un parfait azur (uniformité bleu roi) qu’on peignait jadis en arrière-fond des madones, mais ces cieux brouillés, souillés, d’un romantisme éloquent, d’une forte puissance invocatrice, où le regard plonge et s’égare, hypnotisé par cela qui est bien trop grand pour lui. On sait gré aux nuages de Julian Taylor de ne jamais oublier qu’ils restent avant tout des morceaux de peinture. On sent l’artiste s’abîmer avec délectation dans l’irreprésentable : ce chaos qui ne ressemble à rien (et qu’il faudra bien rendre ressemblant, néanmoins), ces vastes étendues diversement irrégulières — le ciel donc, mais encore la mer ou la neige —, sur lesquelles viennent jouer les rayons du soleil. Le fouillis hirsute d’une haie mal taillée, une traînée de rouille sur un toit d’ardoises, une tache d’humidité sur un mur crépi : il y a des failles dans le réel, par où la peinture reprend le dessus. La matière renvoie à la matière. Les empâtements sont comme des équivalents du bouillonnement de la houle ; l’énergie vive de la touche donne à entendre les paquets d’eau frappant à coups sourds les flancs du bateau. Ailleurs, c’est un reflet sur l’onde, qui exige une flaque de couleur diluée et fusée ; c’est un filet d’eau, que l’artiste rendra par un peu de peinture dégoulinante ; ce sont quelques macules roses jetées presque avec désinvolture, qui éclairent le gris implacablement métallique du ciel.  Si donc le mot « chien » ne mord pas, du moins l’œuvre de Julian Taylor nous touche, au sens presque physique du terme. Elle nous touche pour ce qu’elle exprime de nous autres, les hommes. Mais elle nous touche encore pour ce qu’elle est vraiment, et qui nous dépasse, et qui nous déroute, et qui nous ravit : de la peinture, enfin.

 

Jean-Louis Roux

 

Né en 1956, Jean-Louis Roux est docteur ès Lettres. Il vit et travaille à Grenoble, où il exerce la profession de journaliste, spécialisé dans la critique littéraire et la critique d’art. Il est l’auteur d’une vingtaine de livres et de plaquettes : recueils de poèmes, récits, ouvrages de bibliophilie, études critiques, anthologies, monographies historiques. Il écrit souvent en complicité avec des artistes. C’est par ailleurs un passionné de photographie ancienne ; il vient ainsi d’assurer la codirection de l’important ouvrage collectif Couleur sépia, l’Isère et ses premiers photographes, 1840-1880 (éditions Libel).

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